Depuis vingt trois ans la Société Nationale pour le Patrimoine des Phares et Balises milite pour la préservation de ce patrimoine maritime exceptionnel. Les succès obtenus au bout de tant d’années, auréolés de la puissance publique, nous laissaient à croire que le temps des dénégations de reconnaissance de ce patrimoine et des destructions ignorantes des premières années étaient passées. L’évolution récente des événements montre hélas qu’il n’en est rien et que ce que l’on pourrait prendre pour inscrit dans le marbre n’est en réalité que fragile illusion coupable d’avoir endormi notre vigilance.
De quoi parle-t-on ?
Suite au Grenelle de la mer où nous avions obtenu que les phares soit reconnus comme patrimoine national à préserver, la décade suivante a vu la quasi totalité des phares passer sous la protection du ministère de la Culture au titre de monuments historiques, classés ou simplement protégés. Mais à l’épreuve des faits, ce distinguo n’a en réalité que peu d’effet en ce qui concerne leur protection. Ce que Prince à fait, Prince peut le défaire. Car ces phares et feux moins importants sont tous des établissements fonctionnels relevant de la mission du service public du balisage de l’État, dite mission régalienne. En d’autres termes, un phare en service est d’abord un moyen de signalisation avant d’être un monument patrimonial. Autrement dit, s’il faut le mettre aux normes, modifier son signal lumineux, voire l’éteindre, ou pire le détruire, ces interventions de l’administration du balisage primeront sur les considérations patrimoniales. Ainsi, qu’il soit classé ou simplement protégé ou sans aucune protection, tout cela passera au second plan, voire aux discrètes oubliettes d’un embrouillamini de communiqués filandreux censés décourager toute velléité de recours. Les travaux prévus auront lieu. Et si ces interventions peuvent être légitimées par une vraie bonne raison consensuelle c’est évidemment plus facile a faire passer auprès de la Culture et des vigiles de ce patrimoine. Illustrons ce propos d’un exemple actuel et significatif.
Janvier 2025
Suite à une fuite d’un petit robinet de vidange de la cuve à mercure du phare du Créac’h (Ouessant), l’administration embraye sur le danger de la situation, à juste titre certes, mais pourquoi ne pas faire les réparations qui s’imposent au lieu d’orchestrer la fin programmée du phare le plus puissant d’Europe, patrimoine mondialement connu, classé Monument Historique et siège du grand musée national des phares en pleine rénovation? Car ce qui était prévu n’était pas moins que d’éteindre les deux étages de lanternes aux optiques les plus grandes de France et toujours en service (2,20m de haut), de diminuer drastiquement la puissance donc la portée de 30 à 19 milles (55 à 35 km) en les remplaçant par un simple feu à leds dit industriel. La France ayant signé la convention de Minamata (2013) contre la pollution du mercure, retirer le mercure des phares devient légitime. Côté phares en mer, on le comprend au regard de l’instabilité du mercure dans la cuve par gros temps. Mais à terre… La présence de mercure dans les phares s’explique par le besoin d’entraîner en rotation de lourdes optiques de Fresnel tout en limitant l’énergie pour le faire. Cette utilisation de la cuve à mercure pour faire flotter les optiques s’est imposée il y a plus de 100 ans. Les deux plateaux d’optiques du Créac’h pèsent 17 tonnes. Sans mercure leur rotation régulière est impossible. Sans remplacement par une technique nouvelle qui n’existe pas encore pour ce poids et que l’administration n’a pas cherchée, aller au plus simple et au plus vite sans préoccupation de l’incidence patrimoniale a été son choix. Les doubles optiques du Créac’h de quatre fois deux éclats à chaque quart de tour donnent au phare une signature unique en couronne à huit faisceaux dont la célébrité est mondiale. Les Ouessantins se sont battus, et continuent, avec le collectif de l’île « Vent de Bout’ » et nous mêmes, pour retarder ces travaux jusqu’à ce que Catherine Chabaud, devenue ministre de la mer, interpelée sur ce dossier par la députée locale, s’oppose à ce chantier tant qu’une solution permettant de conserver les optiques historiques en service n’est pas trouvée. Un appel à manifestation d’intérêt pour proposer cette nouvelle technologie a été lancé. Un recherche susceptible de demander une période de temps qui pourrait relever de l’échelle annuelle. Mais l’administration ne cache pas son impatience. Qu’arrivera-t-il si un nouveau ministre moins enclin au patrimoine des phares laisse libre court à l’empressement administratif d’en finir avec nos atermoiements au regard de la protection du patrimoine ? Vigilant nous sommes depuis toujours, vigilants nous restons face à une raison dont la pseudo urgence est sans fondement pour les phares à terre. Le CEREMA lui-même, organisme d’État d’innovation et de recherches techniques qui vient en appui des administrations et collectivités territoriales, indiquait déjà dans une étude de mars 2019 que « Limiter le mercure dans les phares est donc un travail de long terme qui peut se faire au cas par cas en fonction des rénovations, mais en adoptant une démarche volontariste. Ainsi à chaque rénovation, les avant-projets devraient intégrer un volet explorant les solutions alternatives au mercure ». Il faut espérer que l’administration des phares, qui a commandé ce rapport, en a fait la lecture. Quant au ministère de la Culture, son intervention dans ce débat a été « discrète ».
Mais il reste, si nécessité se présente, matière à recours.
Pour aller plus loin à propos du Créac’h:
